Прикладная и математическая лингвистика | Филологический аспект №09 (125) Сентябрь 2025
УДК 81-114.2
Дата публикации 19.09.2025
Вербальная ирония: к проблеме определения понятия
Кириченко Мария Александровна
канд. филол. наук, старший преподаватель, Санкт-Петербургский государственный университет
Аннотация: Статья исследует проблему определения иронии. Цель статьи – сформулировать определение феномена, которое позволит обосновать отбор примеров иронии и дающее возможность отличать ее от других видов комического. Для достижения этой цели были решены следующие задачи: обзор основных прагматических подходов к изучению иронии, выделение основных характеристик вербальной иронии (оценочность, эмотивность, антропоцентризм и имплицитность), формулировка определения, представляющего иронию как отрицательную оценку, основанную на дистанции между речевой ситуацией и эксплицитной иллокуцией высказывания.
Ключевые слова: Лингвистическая прагматика, вербальная ирония, имплицитность, оценка, антифраза, антропоцентричность, эмотивность.
Docteure ès lettres, maîtresse de conférences Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, m.kirichenko@spbu.ru
Abstract: L'article examine la problématique de la définition de l'ironie. Son objectif est de formuler une définition du phénomène qui permette de justifier la sélection des exemples d'ironie et d'établir une distinction nette entre l'ironie et les autres formes du comique. Pour atteindre cet objectif, les tâches suivantes ont été accomplies : un bref aperçu des recherches sur l'ironie en pragmatique linguistique, l'identification des principales caractéristiques de l'ironie verbale (l'évaluation, l'émotivité, l'anthropocentrisme et l'implicité), sur la base desquelles une définition pragmatique a été formulée, présentant l’ironie comme évaluation implicite basée sur la distance entre la situation de communication négative et l’illocution pseudo-positive de l’énoncé.
Keywords: Pragmatique linguistique, ironie verbale, implicité, évaluation, antiphrase, anthropocentrisme, émotivité.
Кириченко М.А. L’ironie verbale: un défi définitionnel // Филологический аспект: международный научно-практический журнал. 2025. № 09 (125). Режим доступа: https://scipress.ru/philology/articles/verbalnaya-ironiya-k-probleme-opredeleniya-ponyatiya.html (Дата обращения: 19.09.2025)
L’ironie constitue, de longue date, un objet d’étude privilégié pour les réflexions philosophiques, linguistiques et littéraires. Son universalité et son caractère dynamique en font un phénomène captivant, souvent perçu comme une force motrice de la pensée et de la communication. C’est précisément dans cette universalité que résident à la fois l’actualité scientifique de la présente recherche et sa principale difficulté : la définition même de l’ironie. Celle-ci relève à la fois d’une catégorie esthétique, d’une figure rhétorique, d’une méthode philosophique et d’une stratégie communicative. Cette pluralité engendre un problème méthodologique majeur pour les recherches en linguistique, particulièrement dans le cadre de travaux universitaires portant sur ce sujet qui peinent à analyser le phénomène en l’absence d’un cadre définitionnel précis. Par conséquent, cet article se propose de revisiter tous les principes qui font naître l’ironie, son méchanisme et de formuler une explication pragmatique de ce phénomène linguistique sans prétendre à l’exhaustivité de celle-ci. Dans ce but, l’article mettra en lumière toutes les approches clés pour définir l’ironie, en examinant les conceptions contemporaines du phénomène en pragmatique linguistique. Après un bref apeçu des bases historiques de l’ironie, nous traiterons des ouvrages de linguistes contemporains portant sur ce sujet, examinerons les principes de base formant l’ironie verbale.
Il convient de noter que l’ironie en tant que phénomène langagier précède la réflexion philosophique sur l’ironie : des occurrences en sont observables dans les poèmes homériques et dans la Bible, ce qui nous permet de supposer, par conséquent, l’apparition très précoce de l’ironie comme P. Schoentjes le fait signaler notamment dans son ouvrage « Ironie et Réenchantement » [1, с. 31]. Son étymologie témoigne également de son lien avec la parole avant tout : la notion grecque eirôneia et un des personnages de la comédie grecque l’eirôn (un roublard) témoignent du rapport étroit entre l’ironie et la moquerie. Cependant, on ne trouve pas de définition de ce phénomène dans l’Antiquité avant la méthode socratique, une des approches philosophiques dont l’idée essentielle est de feindre l’ignorance pour découvrir la vérité au cours du dialogue. Après et grâce à Platon qui a attribué cette méthode à Socrate, on commmence à considérer l’ironie comme catégorie philosophique ayant gardé néanmoins sa nature railleuse. Cette nature s’est avérée en particulier dans le dialogue Le Banquet où Socrate en caractérisant sa sagesse dit qu’elle est médiocre et faible, sans y croire vraiment.[14]
De Platon à Aristote en passant par Anaximène, l’ironie se forme comme figure rhétorique en préservant sa double nature, pour devenir dans la Rome antique un procédé oratoire, en perdant toute connotation négative.
Le Moyen Âge se caractérisant par l’austérité religieuse, cette époque fait naître néanmoins la culture de carnaval, son rire, parfois méchant [2 ; 3] où l’ironie prend sa place. Ensuite vient le romantisme, mouvement philosophique prônant l’idée de relativité qui remonte à la culture carnavalesque.
Les racines hétérogènes de l’ironie expliquent partiellement une palette hétéroclite de définitions existant de nos jours dans les sciences humaines. Dans le cadre de cet article nous voulons nous focaliser sur les définitions proches du domaine linguistique.
Longtemps, toutes les définitions de l’ironie se sont limitées par le fait d’examiner celle-ci en tant que figure stylistique reposant sur l’antiphrase, figure par laquelle on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution avec l’intention d’exprimer le contraire de ce que l’on a dit [16] et les chercheurs travaillant dans le domaine comprennent l’ironie de la manière exprimée ci-dessus. Nous citerons comme exemple la définition d’Olga Akhmanova dans son dictionnaire des termes linguistiques : « trope qui consiste à employer un mot au sens contraire à celui qui est littéral afin de railler discrètement ; raillerie en forme d’évaluation OU de caractéristique positive » [15].
L’ironie a traditionnellement été étudiée parmi les procédés du comique [2, 3]. Cependant, sa démarcation par rapport à l’humour (connotation positive), à la satire (acuité sociale, moindre ambivalence), au sarcasme (négativité explicite, méchanceté) et à la parodie reste un problème complexe et discuté [4; 1].
Certains auteurs ont consacré leurs ouvrages à l’humour en général en se focalisant sur les particularités nationales ou aspectuelles [5]. D’autres chercheurs ont étudié l’ironie dans le cadre d’un genre ou d’un auteur concret [6]. D’autres encore ont fait remarquer dans leurs ouvrages la complexité du phénomène et appelaient à le considérer aux différents niveaux de la langue [7] tandis que d’aures l’examinent à un seul niveau (p.ex. lexical) [8], certains auteurs consacrent leurs ouvrages à l’humour en général en se focalisant sur les particularités nationales ou aspectuelles .
C’est avec la pragmatique linguistique qu’on voit apparaître une nouvelle dimension de l’ironie verbale. Pourtant, les linguistes sont encore loin d’une définition unique et partagée.
La pragmatique linguistique née dans les années 70 du XXème siècle fait repenser la vision de l’ironie comme antiphrase. Les ouvrages de Ducrot, Sperber et Wilson, Kerbrat-Orecchioni, Maingueneau et d’autres [cit.ex : 4] dans la linguistique étrangère, aussi bien que les travaux de linguistes russes [4, 9] rejettent comme simpliste la conception de l’ironie-antiphrase.
Pour y voir plus clair dans la perception de l’ironie par les pragmaticiens, observons les conceptions essentielles de la notion. Premièrement, il s’agit de la théorie de la citation de Sperber et Wilson qui percevaient l’ironie comme le fait de mentionner/citer un énoncé, une opinion souvent absurde dans la situation donnée [17, p. 329].
Deuxièmement, O.Ducrot [9] évoque sa vision de l’ironie comme phénomène polyphonique : le locuteur (L) présente un point de vue d’un certain auteur (A) dont la position ne lui semble pas adéquate et qu’il rejette. En revanche, L et A peuvent être une seule personne dans différents moments du temps. La distance se révèle dans le contraste entre les situations, l’intonation etc.
Cette notion de distance s’avère essentielle dans la théorie de C. Kerbrat-Orecchioni qui parle du décalage sémantique entre deux situations : celle réelle et celle référentielle. l’ironie apparaît grâce à la non-pertinence du sens littéral de l’énoncé dans la situation concrète, tandis que l’antiphrase ne représente qu’un cas particulier [10].
Nikitin [18, p. 624] voit l’ironie comme « un acte de langage indirect formé sur la base d’un conflit entre le sens explicite et le contexte » (notre traduction).
Nous pouvons remarquer que toutes ces théories ont beaucoup de points communs : le caractère polyphonique de l’ironie, une distance entre la situation actuelle et référentielle, l’importance du contexte pour le décodage de l’ironie.
Pour proposer une définition appropriée pour les recherches linguistiques, il faudrait d’abord analyser plusieurs aspects du phénomène : il s’agirait de l’évaluation, de l’émotivité, de l’anthropocentrisme et de l’implicité. A notre avis, tous ces éléments représentent un noyau de l’ironie et sont incontournables pour chaque énoncé ironique.
En commençant par l’évaluation, il faut dire que l’ironie porte une estimation négative implicite [1, 4]. L’ironie représente une rétroaction, en d’autres mots, même si l’énoncé comportant l’ironie figure au début de la communication, il comporte une réaction à un certain événement verbal ou non-verbal et cette réaction renferme une estimation. P.Schoentjes présume que l’ironie verbale contient toujours une estimation critique [1, p. 99] et d’autres chercheurs partagent cette opinion : K. Okhrimovitch, par exemple, dans son ouvrage, traite l’ironie comme « un jugement avec une évaluation déguisée négative »[4, p. 4]. En partageant aussi ce point de vue, nous dirons en sa faveur que l’ironie exprime des nuances émotionnelles très variées : agacement, mépris, déception, désapprobation etc. Pourtant, même si le degré de ces émotions est différent (parfois il s’agit de la désapprobation légère basée sur la sympathie générale), l’évaluation négative est néanmoins présente. En revanche, en parlant de l’ironie froide, nous estimons que derrière cette froideur, on dissimule une émotion négative assez forte. On peut deviner l’ironie grâce au lexique, à l’intonation, voire à la ponctuation.
Ensuite, le principe le moins évident de l’ironie qui n’en est pas moins important, est l’anthropocentrisme du phénomène : c’est l’homme, ses actions ou décisions, ses qualités ou défauts y compris les événements liés à l’activité humaine qui font l’objet de l’ironie. C’est un désaccord entre les aspirations et le résultat, entre l’idéal et les imperfections humaines ou entre la norme et la réalité qui fait naître l’énoncé ironique. Pour défendre ce postulat, nous examinerons l’exemple de référence qui n’est pas anthropocenrique à première vue :
- Quel beau temps !
- J’ai l’impression que quelques gouttes d’eau sont tombées sur moi.
Nous percevons ces deux énoncés comme ironiques lorsqu’ils sont prononcé sous une pluie battante. Il est vrai que l’objet explicite de l’ironie est la pluie, mais la pluie est un phénomène naturel qui ne peut provoquer des émotions fortes qu’ en interaction avec l’homme. Pourtant, les émotions peuvent être liées aux projets bouleversés, au manteau mouillé ou bottes prempées, ce qui nous met dans la sphère de l’homme, donc, même si l’anthropocentrisme est ici implicite, il est tout de même présent.
Ainsi, cela nous amène au principe suivant : l’évaluation implicite qui est souvent due aux normes de politesse, aux règles sociales, aux circonstances de la communication, ce qu’on appelle les facteurs pragmatiques de l’interaction [18]. L’implicité de l’ironie qui, tout en étant son trait caractéristique, ne la différencie pas tout à fait d’autres formes comiques, comme le sarcasme, par exemple, qui peut également être implicite et qui est souvent marqué comme « l’ironie méchante » [12 : p. 103] ou « plus agressive » [13 : p. 51], donc, est perçu comme un cas particulier et ultime de l’ironie. L’absence de démarquation nette entre ces deux procédés ferait l’objet des études ultérieures en stylistique et pragmatique.
En prenant en considération tous les principes de l’ironie présentés ci-dessus, nous pouvons en conclure que l’ironie surgit quand il y a un conflit entre la forme pseudo-positive de l’énoncé et le contexte négatif de la situation ; l’ironie représente le résultat de ce conflit et c’est de cette contradiction qu’elle est déduite par le destinataire. En termes pragmatiques, il s’agit du décalage entre l’illocution de l’énoncé explicite et les paramètres négatifs de la situation communicative. Le fait que l’évaluation est implicite est dû aux facteurs psychologiques et pragmatiques de l’interaction humaine.
Ainsi, nous voudrions proposer une définition de l’ironie valable dans le cadre de la pragmatique linguistique, permettant de l’identifier et de la différencier parmi d’autres formes d’humour. L’ironie présente une évaluation négative implicative déduite grâce au conflit entre l’illocution pseudo-positive de l’énoncé explicite et les paramètres extralinguistiques négatifs de la situation communicative.
En d’autres termes, le critère essentiel pour distiguer l’ironie est la rupture entre la situation référentielle et celle communicative. Pour y voir plus clair, examinons l’exemple illustrant la définition proposée :
Martine. Je ne te reproche rien.
Nat. Tu devrais!.. Quand je pense à tout ce que tu as mis de toi-même pour enrichir mon existence…
Martine. Oh, je t’en prie…
Nat. …La diversité de tes humeurs, tes grincements de dents, ton bel appétit, tes adorables migraines, le charme de tes rhumes de cerveau…
Martine. Ecoute, Nat…
Nat. …Et moi qui profitais de ce pactole, comme de la chose la plus naturelle du monde!… avec un égoisme tellement… [19 : p.308]
Dans l’occurrence tirée d’une pièce dramaturgique, les deux sœurs communiquent : Martine, la cadette, et Nat, l’aînée qui l’a enlevée et éduquée. Nous entendons sous les paramètres négatifs de la situation pour Nat l’égoïsme de Martine qui n’est pas reconnaissante à sa sœur mais au contraire, « ne lui reproche rien ». Par conséquent, la réaction de Nat met en relief la distance entre ces paramètres et l’illocution pseudo-positive exprimée surtout au nivau lexical (le choix des mots ayant la connotation fort positive en témoigne : « adorables », « pactole » « enrichir mon existance » etc).
En dépassant les limites stylistiques, la perception pragmatique de l’ironie permet d’en saisir sa nature anthropocentrique et communicative puisque l’ironie ne se réalise qu’au cas où elle est décodée par son destinataire. Cette définition nous donne la base pour saisir l’ironie dans la communication, dans les productions littéraires et audiovisuelles grâce aux principes essentiels évoqués plus haut. Néanmoins, nous avouons que la définition de l’ironie reste un problème interdisciplinaire et la nôtre ne fonctionne que dans le domaine linguistique lorsqu’on analyse l’ironie verbale.
Список литературы
1. Schoentjes P. “Ironie et Réenchantement.”// Sous Influence : Avec Jean-Pierre Bertrand. Presses universitaires de Liège, 2024.
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Список источников
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18. Никитин М. В. Курс лингвистической семантики. СПб., 1997.
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